> Pour en finir avec l’illusion d’un cyberespace immanent/réponse à Yann
12 octobre 2000, 19:44, par Pascale Louédec
Cher Yann,
Je suis heureuse que vous apportiez votre eau à ce petit moulin de la réflexion sur le vocabulaire.
L’article ci-dessus est un tantinet provocateur mais n’a pas de prétention dogmatique ; en matière de langage comme en matière d’Internet, la mouvance et la liberté d’interprétation sont reines ; Il ne s’agissait pas pour moi de saisir et de chloroformer un sens unique pour appréhender tout cela !
Je n’oppose pas moi-même un espace réel et un espace numérique doté effectivement de cette "infinité d’épaisseurs" dont vous parlez. Je reconnais comme parfaitement valable cette analyse d’un "environnement" en expantionnelle mouvance avec une "infinité d’interactions possibles qui vont" comme vous dîtes "du couple perception/expression chez l’individu aux programmes
autonomes qui peuvent proliférer sur le réseau en la quasi-absence de reconnaissance humaine"
Je partage d’ailleurs profondément cette vision des choses.
Le passage sur la science-fiction relève de la boutade ; et lorsque je parle de dichotomie, ce n’est pas pour la reprendre à mon compte mais pour évoquer une opinion que je vois souvent répandue, et qui me semble réductrice voire fallacieuse.
La définition originelle, du créateur du mot, est tout à fait en phase avec ce que je pense, et dis.
Le but de mon article est d’attirer l’attention sur ces questions définitoires, prismatiques et nécessairement réductrices, face à ce qui évolue sans cesse.
Je ne propose pas un bon usage du terme ; je ne conteste à personne d’y inclure la perception qu’il souhaite ; je dis simplement qu’il y a une pensée dominante sur ce thème, qui n’est pas la seule possible ; et qui est surtout un éclairage particulier, face à d’autres éclairages possibles.
Je veux mettre en avant, l’aspect proprement subjectif de toute activité définitoire, qui est elle-même fonction selon la position de celui qui définit, son statut, l’image qu’il a de soi, et celle qu’il propose aux autres.
Si définir, c’est donner les limites de quelque chose, tracer les frontières ; ce n’est qu’un exercice que l’on pratique couramment pour des raisons de communication, pour permettre à autrui de savoir à peu près ce que l’on met derrière l’arbitraire d’un signe ; c’est une activité impossible face à l’espace numérique.
Définir quelque chose, cela relève de la pratique utilitaire. Toute activité de définition est sinon soumise à l’imperfection, du moins utopique si l’on veut d’un point de vue épistémologique saisir la réalité du monde et de ce qu’on y trouve. C’est une opération qui vise à établir un consensus entre la subjectivité fondamentale de tout regard sur le monde, de toute expression, et le désir du partage que la communication peut impliquer, mais aussi de l’objectivité que la raison appelle.
Cet exercice définitoire que l’on pourrait juger nécessairement voué à l’échec, est cependant utile, car c’est une interrogation sur soi, sur l’altérité des choses, des êtres, sur les sens prismatiques de nos actes, pensées, paroles, créations, etc.
Je pense, que c’est une activité de mise en perspective, d’examen qui permet de faire émerger une crise des sens possibles, c’est-à-dire la multiplication des points de vues, des approches, des définitions, des perceptions, etc...
Le caractère ironique de l’article, joue sur le décalage, la rotation des approches possibles. Sa seule ambition est de permettre à chacun de réagir, de s’interroger, de tenter de voir s’il a lui aussi une définition intérieure de la chose, conscientisée ou non.
La démarche critique que je propose est une mise en perspective, une démarche visant à la réflexion et à l’évaluation de nos repères personnels ou collectifs face à l’espace-Internet, pas une direction imposée ! Je ne saurais proposer une définition exhaustive ; je ne crois pas aux définitions exhaustives. Je crois que le langage est lui-même un lieu de médiation, d’interrogation, de mise en émoi, ou en question de ce que nous voyons, pensons. Mon repère à moi, part du Cogito, en passant par
l’interrogation sur notre perception des choses, celles de la phénoménologie de Husserl par exemple, qu’il faut bien concilier avec notre impression quotidienne non réflexive de la réalité. Les espaces numériques, et leur articulation ou non aux espaces territoriaux, interroge le concept même de perception de la réalité. Moi, je ne prétends détenir aucune vérité sur ce qu’est ou non la réalité ; je joue simplement à déjouer certaines attitudes qui visent à figer des dogmes. Il n’y a pas chez moi, du moins, je l’espère, de perception monolithique de l’Internet et de la diversité de ses espaces, de ses possibilités, encore certainement méconnues. Je pense que l’espace numérique en perpétuel mouvement (du fait de l’interconnexion qu’il suppose ) est un espace d’une profondeur exponentielle, sidéral.
Je ne dénie nullement cet aspect-là des choses. Je remarque seulement que la définition de ce cyberespace est souvent largement englobée dans une perspective de type mystique. J’ai rencontré de nombreux internautes qui opposaient monde numérique et monde réel ; qui parlaient de déréalisation. Je croise souvent des discours du genre :
" Avec l’ordinateur, l’homme acquiert deux propriétés nouvelles. Un, l’ubiquité. (….), " Deux, l’autonomie dans la capacité d’action, via les logiciels ".
Si j’adhère parfaitement à la seconde de ces positions de Pierre Lévy, dans le dernier numéro de Transfert, il me semble que la première est douteuse, voire dangereuse : elle pose comme évidente un changement de nature de l’humain par la technologie, qui me semble vectrice de dérive. Mais c’est peut -être le spectre de tant d’idéologie visant à la création d’une variété nouvelle d’humains, en germes culturels au XIX ème siècle, qui ont donné les cauchemardesques effets historiques du XX ème siècle.
La nature humaine, si imparfaite soit-elle est ce qu’elle est, et n’a pas à être modifiée autrement que par sa propre logique.
L’espace ouvert par Internet, quel que soit le terme par lequel nous tentons de le désigner est partie prenante du réel, ou du moins de ce que je perçois tel, dans la relative subjectivité à laquelle, aucun de nous, malgré ses louables efforts de rationalisation ne peut s’échapper, à moins d’échapper à cette condition humaine qui fait que je suis, cet étrange être intime, ce moi qui est un autre, et qui ne peut être pourtant autre chose que soi-même.
Je ne voudrais en aucune façon préjuger de tous les sens qu’il nous permettra d’explorer, de construire, rêver, imaginer ou utiliser ; je voudrais simplement que chacun s’interroge sur ce qu’il en perçoit, ce qu’il y fait, et ce qu’il en peut faire par exemple (liste non exhaustive encore une fois ).
Bref, je ne suis ni un prophète ni un législateur du Net, je ne prétends ni posséder ni révéler une quelconque vérité, une quelconque loi.
Je vous propose simplement d’ouvrir la réflexion, le débat, la contradiction, etc.
Et je vous remercie encore, cher Yann, de permettre la confrontation, pour un début d’approche prismatique de tout cela.
Cher Yann,
Je suis heureuse que vous apportiez votre eau à ce petit moulin de la réflexion sur le vocabulaire.
L’article ci-dessus est un tantinet provocateur mais n’a pas de prétention dogmatique ; en matière de langage comme en matière d’Internet, la mouvance et la liberté d’interprétation sont reines ; Il ne s’agissait pas pour moi de saisir et de chloroformer un sens unique pour appréhender tout cela !
Je n’oppose pas moi-même un espace réel et un espace numérique doté effectivement de cette "infinité d’épaisseurs" dont vous parlez. Je reconnais comme parfaitement valable cette analyse d’un "environnement" en expantionnelle mouvance avec une "infinité d’interactions possibles qui vont" comme vous dîtes "du couple perception/expression chez l’individu aux programmes
autonomes qui peuvent proliférer sur le réseau en la quasi-absence de reconnaissance humaine"
Je partage d’ailleurs profondément cette vision des choses.
Le passage sur la science-fiction relève de la boutade ; et lorsque je parle de dichotomie, ce n’est pas pour la reprendre à mon compte mais pour évoquer une opinion que je vois souvent répandue, et qui me semble réductrice voire fallacieuse.
La définition originelle, du créateur du mot, est tout à fait en phase avec ce que je pense, et dis.
Le but de mon article est d’attirer l’attention sur ces questions définitoires, prismatiques et nécessairement réductrices, face à ce qui évolue sans cesse.
Je ne propose pas un bon usage du terme ; je ne conteste à personne d’y inclure la perception qu’il souhaite ; je dis simplement qu’il y a une pensée dominante sur ce thème, qui n’est pas la seule possible ; et qui est surtout un éclairage particulier, face à d’autres éclairages possibles.
Je veux mettre en avant, l’aspect proprement subjectif de toute activité définitoire, qui est elle-même fonction selon la position de celui qui définit, son statut, l’image qu’il a de soi, et celle qu’il propose aux autres.
Si définir, c’est donner les limites de quelque chose, tracer les frontières ; ce n’est qu’un exercice que l’on pratique couramment pour des raisons de communication, pour permettre à autrui de savoir à peu près ce que l’on met derrière l’arbitraire d’un signe ; c’est une activité impossible face à l’espace numérique.
Définir quelque chose, cela relève de la pratique utilitaire. Toute activité de définition est sinon soumise à l’imperfection, du moins utopique si l’on veut d’un point de vue épistémologique saisir la réalité du monde et de ce qu’on y trouve. C’est une opération qui vise à établir un consensus entre la subjectivité fondamentale de tout regard sur le monde, de toute expression, et le désir du partage que la communication peut impliquer, mais aussi de l’objectivité que la raison appelle.
Cet exercice définitoire que l’on pourrait juger nécessairement voué à l’échec, est cependant utile, car c’est une interrogation sur soi, sur l’altérité des choses, des êtres, sur les sens prismatiques de nos actes, pensées, paroles, créations, etc.
Je pense, que c’est une activité de mise en perspective, d’examen qui permet de faire émerger une crise des sens possibles, c’est-à-dire la multiplication des points de vues, des approches, des définitions, des perceptions, etc...
Le caractère ironique de l’article, joue sur le décalage, la rotation des approches possibles. Sa seule ambition est de permettre à chacun de réagir, de s’interroger, de tenter de voir s’il a lui aussi une définition intérieure de la chose, conscientisée ou non.
La démarche critique que je propose est une mise en perspective, une démarche visant à la réflexion et à l’évaluation de nos repères personnels ou collectifs face à l’espace-Internet, pas une direction imposée ! Je ne saurais proposer une définition exhaustive ; je ne crois pas aux définitions exhaustives. Je crois que le langage est lui-même un lieu de médiation, d’interrogation, de mise en émoi, ou en question de ce que nous voyons, pensons. Mon repère à moi, part du Cogito, en passant par
l’interrogation sur notre perception des choses, celles de la phénoménologie de Husserl par exemple, qu’il faut bien concilier avec notre impression quotidienne non réflexive de la réalité. Les espaces numériques, et leur articulation ou non aux espaces territoriaux, interroge le concept même de perception de la réalité. Moi, je ne prétends détenir aucune vérité sur ce qu’est ou non la réalité ; je joue simplement à déjouer certaines attitudes qui visent à figer des dogmes. Il n’y a pas chez moi, du moins, je l’espère, de perception monolithique de l’Internet et de la diversité de ses espaces, de ses possibilités, encore certainement méconnues. Je pense que l’espace numérique en perpétuel mouvement (du fait de l’interconnexion qu’il suppose ) est un espace d’une profondeur exponentielle, sidéral.
Je ne dénie nullement cet aspect-là des choses. Je remarque seulement que la définition de ce cyberespace est souvent largement englobée dans une perspective de type mystique. J’ai rencontré de nombreux internautes qui opposaient monde numérique et monde réel ; qui parlaient de déréalisation. Je croise souvent des discours du genre :
" Avec l’ordinateur, l’homme acquiert deux propriétés nouvelles. Un, l’ubiquité. (….), " Deux, l’autonomie dans la capacité d’action, via les logiciels ".
Si j’adhère parfaitement à la seconde de ces positions de Pierre Lévy, dans le dernier numéro de Transfert, il me semble que la première est douteuse, voire dangereuse : elle pose comme évidente un changement de nature de l’humain par la technologie, qui me semble vectrice de dérive. Mais c’est peut -être le spectre de tant d’idéologie visant à la création d’une variété nouvelle d’humains, en germes culturels au XIX ème siècle, qui ont donné les cauchemardesques effets historiques du XX ème siècle.
La nature humaine, si imparfaite soit-elle est ce qu’elle est, et n’a pas à être modifiée autrement que par sa propre logique.
L’espace ouvert par Internet, quel que soit le terme par lequel nous tentons de le désigner est partie prenante du réel, ou du moins de ce que je perçois tel, dans la relative subjectivité à laquelle, aucun de nous, malgré ses louables efforts de rationalisation ne peut s’échapper, à moins d’échapper à cette condition humaine qui fait que je suis, cet étrange être intime, ce moi qui est un autre, et qui ne peut être pourtant autre chose que soi-même.
Je ne voudrais en aucune façon préjuger de tous les sens qu’il nous permettra d’explorer, de construire, rêver, imaginer ou utiliser ; je voudrais simplement que chacun s’interroge sur ce qu’il en perçoit, ce qu’il y fait, et ce qu’il en peut faire par exemple (liste non exhaustive encore une fois ).
Bref, je ne suis ni un prophète ni un législateur du Net, je ne prétends ni posséder ni révéler une quelconque vérité, une quelconque loi.
Je vous propose simplement d’ouvrir la réflexion, le débat, la contradiction, etc.
Et je vous remercie encore, cher Yann, de permettre la confrontation, pour un début d’approche prismatique de tout cela.
Cordialemnt,
Pascale